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Textes

Ce qu'une collaboration change à un travail

On en attend une compétence en plus. Ce qu'elle apporte est plus dérangeant, et c'est là qu'est le bénéfice réel.

Quand on cherche quelqu'un d'une autre discipline, on imagine en général un renfort technique. On garde sa question, son plan, son calendrier, et l'autre vient poser la brique qui manque : le test statistique, la carte, le modèle. Cette image est rassurante parce qu'elle ne coûte rien. Elle est aussi presque toujours fausse, et les collaborations qui s'y accrochent sont les plus décevantes.

Ce qui se passe réellement est plus intéressant. La personne qui arrive de l'extérieur ne connaît pas vos évidences. Elle pose des questions que vos collègues ne posent plus depuis longtemps, parce qu'elles sont réglées d'avance dans votre discipline. Et une fois sur trois, l'une de ces questions naïves fait bouger l'objet lui-même.

Le déplacement de la question

Une étudiante en sociologie arrive avec une question qui lui paraît claire : comment l'entraide circule-t-elle dans un groupe d'étudiants. Elle cherche quelqu'un pour « traiter les données ». La première remarque de son interlocuteur en mathématiques appliquées n'est pas technique : il demande ce qu'elle appelle circuler. Est-ce que l'objet passe de main en main, ou est-ce que l'information sur sa disponibilité se diffuse ? Ce ne sont pas les mêmes structures, et ce ne sont pas les mêmes calculs.

Elle n'avait pas distingué les deux. Elle le fait maintenant, et son mémoire change : il ne porte plus sur la circulation de l'entraide, mais sur l'écart entre la circulation des objets et celle de leur réputation. La question est meilleure, et surtout elle est à elle : personne ne la lui a soufflée, elle est née de l'obligation d'expliquer son objet à quelqu'un qui ne le partageait pas.

C'est cela, le bénéfice principal. Pas un service rendu, mais une reformulation qu'on ne pouvait pas produire seul, parce que les gens de notre discipline partagent nos angles morts.

Ce que ça demande d'accepter

Il y a un prix, et il faut le connaître avant de commencer. Une vraie collaboration touche à ce que vous croyiez acquis. Si vous arrivez en disant « voilà mes données, fais-moi le test et rends-le-moi », vous obtiendrez un test, correct, sans intérêt, et la relation s'arrêtera là. Si vous acceptez d'exposer votre raisonnement, vous devrez peut-être renoncer à une partie de votre plan.

Beaucoup s'arrêtent à ce seuil, et c'est compréhensible : un mémoire a une date de rendu, et rouvrir sa question à trois mois de l'échéance fait peur. Mais l'expérience est constante : les travaux qui acceptent ce déplacement finissent plus courts, plus nets, et bien plus faciles à défendre devant un jury, parce que leur auteur a déjà dû les justifier devant quelqu'un qui ne partageait aucune de ses évidences.

Ce qui circule, et dans quel sens

L'autre erreur consiste à croire que l'échange est à sens unique, que l'un apporte un savoir-faire et l'autre un terrain. En pratique, la personne venue de l'extérieur repart souvent avec davantage. Un statisticien qui découvre des données d'entretien apprend ce qu'elles ont d'irrégulier, ce qu'on peut leur faire dire et ce qu'on ne peut pas. Ce genre de chose ne s'apprend pas dans un cours, seulement au contact d'un matériau récalcitrant et de quelqu'un qui le connaît.

C'est pourquoi une bonne demande n'a rien de mendiant. Vous n'offrez pas un service à rendre, vous offrez un objet à penser, ce qui est rare et précieux. Dites-le, d'ailleurs : la phrase « je m'occupe du terrain et de l'interprétation, j'ai besoin de quelqu'un sur la formalisation » décrit un partage, pas une demande d'aumône.

Les collaborations qui échouent

Elles échouent rarement sur la technique. Elles échouent parce que les deux personnes n'ont jamais dit ce qu'elles attendaient. L'une croyait à un coup de main de deux heures, l'autre s'est engagée dans un travail de fond. L'une pensait figurer comme auteur, l'autre comptait la remercier en note de bas de page.

Il faut donc parler de deux choses désagréables au début : le temps que chacun compte y passer, et la façon dont le travail sera signé. Cinq minutes de gêne au commencement évitent une rupture au milieu. Et si l'un des deux refuse d'en parler, c'est déjà une information utile.

Ce qu'il en reste après

Un travail fini, dans le meilleur des cas. Mais aussi quelque chose de moins visible et de plus durable : la capacité à reconnaître, la fois suivante, qu'un problème n'est pas de votre ressort. Ceux qui ont collaboré une fois le voient beaucoup plus vite, et osent demander beaucoup plus tôt. C'est peut-être le vrai acquis, et il ne figure sur aucun relevé de notes.

C'est aussi pour cela qu'une attestation de collaboration a du sens. Elle ne dit pas que vous savez faire des statistiques. Elle dit que vous avez su travailler avec quelqu'un qui n'avait ni votre langage ni vos réflexes, et que ce travail est allé jusqu'au bout.