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Textes

Interdisciplinarité et responsabilité

Quand un problème est découpé entre plusieurs disciplines, chacune répond de sa part. Et personne ne répond du tout.

Certaines questions n'appartiennent à personne. Le réchauffement du climat est un objet de physique, de chimie, d'économie, de droit, d'agronomie, de sociologie et de science politique, et il n'est complètement aucun des sept. La santé publique se partage entre médecine, épidémiologie, statistique, économie, anthropologie et urbanisme. Les conditions de travail relèvent du droit, de la gestion, de l'ergonomie, de la psychologie et de la sociologie.

Ces objets ont un point commun : chaque discipline peut en dire quelque chose de vrai, et aucune ne peut en dire l'essentiel. Le problème n'est pas que les spécialistes se trompent. C'est qu'ils ont chacun raison sur leur part, et que la somme de ces raisons ne fait pas une réponse.

Le partage de la responsabilité

Quand un problème est découpé, la responsabilité l'est aussi, et elle se dilue à mesure. L'ingénieur répond de la conformité du procédé, le juriste de la conformité du contrat, l'économiste de la rentabilité, le sociologue décrit les effets après coup. Chacun a bien fait son travail. Personne n'a répondu de l'ensemble, parce que l'ensemble n'était le domaine d'aucun.

Cette structure n'est pas une faute morale individuelle. C'est un effet du découpage, et il se reproduit partout où le savoir est organisé en spécialités séparées, dans l'université comme dans l'entreprise. Ce que la responsabilité sociale nomme « externalité » porte souvent un nom plus simple : ce dont personne n'avait à répondre parce que ça tombait entre deux compétences.

Ce que l'interdisciplinarité peut, et ne peut pas

Elle ne rend pas plus savant. Un sociologue qui parle deux heures avec un climatologue ne devient pas climatologue, et prétendre le contraire serait précisément la faute que l'on reproche aux spécialistes.

Ce qu'elle change est ailleurs. Elle rend visible ce qu'on ne pouvait pas voir depuis sa propre place. Le juriste qui comprend comment une mesure sera vécue par ceux qu'elle vise ne rédige plus tout à fait le même texte. L'ingénieur qui a entendu une infirmière décrire l'usage réel d'un dispositif ne conçoit plus la même interface. Ils restent l'un juriste et l'autre ingénieur ; ils ont simplement cessé de pouvoir ignorer une partie des conséquences.

C'est en ce sens précis que l'interdisciplinarité est une question de responsabilité et pas seulement d'efficacité. Répondre de ce qu'on fait suppose de voir ce qu'on fait. Une discipline seule ne voit qu'une face.

Un exemple ordinaire

Une commune installe des capteurs pour mesurer la qualité de l'air aux abords des écoles. Techniquement, le dispositif est bon : les mesures sont fiables et les données publiées. Six mois plus tard, personne ne les consulte, sauf deux associations déjà convaincues, et rien n'a changé dans les pratiques.

Ce qui manquait n'était pas un capteur. C'était quelqu'un pour poser une question que les ingénieurs n'avaient pas à poser : qui lit ces chiffres, dans quelle situation, et qu'est-ce qu'un parent peut en faire un mardi matin devant l'école. Cette question n'était nulle part au cahier des charges, parce qu'elle n'appartient ni à la métrologie ni à l'informatique. Elle aurait demandé trois heures de conversation avec quelqu'un dont c'est le métier.

Ce que cela demande à un étudiant

Peu de choses, et elles sont difficiles. Admettre que sa discipline a un angle mort, et qu'elle ne l'a pas choisi : il vient de sa méthode, qui est aussi sa force. Accepter de formuler son travail dans une langue compréhensible par quelqu'un d'autre, ce qui oblige souvent à découvrir qu'on l'avait mal formulé. Et considérer qu'une question posée par un profane n'est pas une perte de temps, mais l'unique occasion de voir son objet de l'extérieur.

Il ne s'agit pas de devenir généraliste. Le généraliste qui n'approfondit rien n'a pas plus de prise sur ces problèmes que le spécialiste enfermé. Il s'agit d'être solidement quelque part, et de savoir travailler avec quelqu'un solidement ailleurs.

La part modeste d'un site

On ne réforme pas l'organisation du savoir avec une plateforme, et il serait ridicule de le prétendre. Ce qu'un site peut faire tient en une phrase : rendre possible, à l'échelle d'un mémoire d'étudiant, une rencontre qui n'était jusqu'ici organisée qu'à l'échelle des laboratoires et des financements.

Si cette rencontre devient ordinaire pendant les études, elle le restera ensuite. C'est le pari, et il est raisonnable : les habitudes de travail se prennent tôt, et celui qui a déjà collaboré hors de sa discipline à vingt-trois ans n'attendra pas d'y être contraint à quarante.