Le mérite et la preuve
Tout le monde peut écrire « travail en équipe » sur un CV. Ce qui manque n'est pas la compétence, c'est ce qui permettrait d'y croire.
Un curriculum vitae est une suite d'affirmations que personne ne vérifie. « Capacité à travailler en équipe », « ouverture pluridisciplinaire », « esprit de synthèse » : ces phrases sont si répandues qu'elles ne signalent plus rien. Elles ne mentent pas forcément, mais elles ne prouvent rien, et celui qui les lit le sait. Il les saute.
Le problème n'est pas la vanité des candidats. Il est structurel : un diplôme atteste d'un parcours individuel, noté individuellement. Rien, dans les documents officiels d'un étudiant, ne dit ce qu'il a fait avec d'autres, ni comment. Ce qui est peut-être la compétence la plus recherchée dans un travail est exactement celle qu'aucune institution ne certifie.
Ce qu'il faudrait pour qu'une preuve en soit une
Une preuve n'est pas une déclaration plus solennelle. C'est une affirmation que son auteur ne peut pas produire seul, et qu'un tiers peut contrôler sans lui demander son avis. Cela impose des conditions précises.
Deux consentements. Si une seule personne peut décréter la collaboration, la preuve ne vaut rien : elle redevient une déclaration. Il faut que les deux confirment, séparément.
Du temps. Une collaboration qui se déclare le jour même où elle commence n'a pas eu lieu. Le délai n'est pas une formalité administrative : c'est la différence entre une intention et un travail.
Des traces. Non pas une surveillance, mais des marques ordinaires : des échanges réels, un document que les deux ont modifié. Si rien de tout cela n'existe, il n'y a rien eu à attester.
Un contrôle par un tiers. Celui qui reçoit l'attestation doit pouvoir la vérifier lui-même, sans compte, sans demander la permission, et sans passer par celui qui la présente.
Pourquoi les badges ne valent rien
Depuis quinze ans, les plateformes distribuent des badges, des certifications express, des recommandations réciproques. Presque tous partagent le même défaut : ils sont délivrés à la demande de celui qui en bénéficie, ou par un tiers qui n'a rien vérifié. Un badge qu'on obtient en cliquant ne dit rien sur son porteur, sinon qu'il a cliqué.
Le résultat est prévisible. Ces signaux s'usent : plus ils sont faciles à obtenir, moins ils informent, et plus il faut en collectionner pour produire le même effet. À la fin, personne ne les regarde, et ceux qui auraient mérité une distinction se retrouvent dans le même bruit que les autres. Une preuve trop facile détruit ce qu'elle prétend établir.
Ce que nous avons choisi
Sur Polymatch, une attestation n'est pas délivrée tant que quatre conditions ne sont pas réunies : un délai écoulé depuis l'acceptation de la candidature, des messages réellement échangés entre les deux personnes, un document de l'espace partagé modifié par le partenaire, et la confirmation des deux côtés. Aucune de ces conditions ne peut être remplie par une seule personne.
L'attestation porte un code. N'importe qui peut le saisir sur une page publique, sans compte, et voir le projet, les disciplines réunies, l'équipe entière et les dates. Si l'une des deux personnes la révoque, la page le dit. C'est peu de chose techniquement. C'est la seule façon qu'un document ait une valeur pour celui qui le reçoit.
Ce que cette preuve ne dit pas
Il faut être honnête sur ses limites, sinon elle deviendrait à son tour un badge. Une attestation de collaboration ne dit rien de la qualité du travail produit. Elle ne dit pas que le mémoire était bon, ni que le modèle était juste. Elle atteste d'un fait, pas d'une excellence : deux personnes de disciplines différentes ont travaillé ensemble, assez longtemps et assez concrètement pour que chacune le reconnaisse devant l'autre.
C'est délibérément modeste, et c'est ce qui la rend crédible. Une preuve qui prétendrait mesurer la valeur intellectuelle d'un travail serait invérifiable, donc inutile. Une preuve qui se limite à un fait contrôlable garde son sens.
Le mérite, au fond
Il y a une idée du mérite selon laquelle la valeur d'une personne se lit dans ce qu'elle a accompli seule, et toute aide diminue le mérite. Cette idée est tenace à l'université, et elle explique une bonne part de ce qui empêche les étudiants de se parler entre disciplines.
Elle est pourtant fausse dans presque tous les métiers où ces étudiants iront. Ce qu'on y demande n'est pas de tout savoir faire, mais de reconnaître ce qu'on ne sait pas, de trouver qui le sait, et de travailler avec cette personne sans que l'affaire tourne mal. Voilà une compétence. Elle mérite d'être attestée au moins autant qu'une note d'examen, et elle ne l'est nulle part.