Petite histoire des frontières disciplinaires
Elles paraissent naturelles parce qu'elles sont anciennes. Elles sont surtout récentes, et elles ont été construites pour des raisons qu'il vaut la peine de connaître.
Un étudiant qui entre à l'université trouve un paysage déjà découpé : des mentions, des départements, des unités de formation. Ce découpage a l'évidence des choses qu'on n'a pas vues naître. Il donne l'impression que le savoir est ainsi fait, et qu'on ne fait que suivre ses articulations naturelles. L'histoire dit autre chose : ces frontières sont des institutions, elles ont une date, et elles ont été tracées pour résoudre des problèmes pratiques.
Avant : des facultés, pas des disciplines
L'université médiévale ne connaît pas nos départements. Elle est organisée en quelques facultés, dont celle des arts, où l'on étudie un ensemble de matières considéré comme un tout que tout étudiant doit traverser, avant les facultés supérieures de théologie, de droit et de médecine. On n'y est pas spécialiste : on y est bachelier, puis maître, d'un cursus commun.
Ce qui structure le savoir à cette époque n'est pas la spécialité mais la hiérarchie des matières et leur rapport aux textes qui font autorité. On peut lire, commenter, enseigner sur des objets qui seraient aujourd'hui répartis entre quatre départements, sans que personne y voie une intrusion.
Le tournant du dix-neuvième siècle
C'est au dix-neuvième siècle que le paysage bascule, avec la naissance de l'université de recherche, dont le modèle allemand devient la référence en Europe. L'idée est neuve : l'université ne transmet plus seulement un savoir constitué, elle en produit. Enseigner et chercher deviennent la même activité, et le professeur est d'abord quelqu'un qui découvre.
Produire du savoir exige autre chose que le transmettre. Il faut des méthodes contrôlées, des instruments, du temps long sur un objet étroit. La spécialisation n'est donc pas un effet pervers du système : elle en est la condition. On ne découvre pas en survolant.
Au même moment se mettent en place les instruments qui donneront aux disciplines leur forme durable : des sociétés savantes qui rassemblent ceux qui travaillent sur les mêmes objets, des revues qui publient leurs résultats, une évaluation par des pairs qui décide de ce qui est recevable. Chacun de ces instruments trace une frontière, parce que chacun suppose de définir qui est compétent pour juger.
Le vingtième siècle : le durcissement
Au siècle suivant, ce qui n'était qu'une organisation du travail devient une architecture administrative. Les départements gèrent des postes, des budgets, des maquettes de diplôme. Les carrières se font à l'intérieur : on est recruté par ses pairs, évalué par ses pairs, publié dans les revues de sa spécialité. Les financements eux-mêmes suivent ce découpage, puisqu'il faut bien des comités pour juger des dossiers, et que ces comités sont disciplinaires.
Le durcissement n'est donc pas une crispation intellectuelle. C'est la conséquence logique d'un système où l'appartenance détermine qui vous juge, et où l'on est jugé souvent. Sortir de sa discipline ne coûte pas seulement du temps : cela expose à être évalué par des gens dont ce n'est pas le métier, ou à n'être évalué par personne.
Ce que ces frontières ont rendu possible
Il serait absurde de les décrire seulement comme une prison. Elles ont permis la profondeur, la cumulativité, la critique interne. Sans un ensemble de pairs partageant des méthodes et des critères, il n'y a ni vérification ni progrès, seulement des opinions individuelles. Une discipline est d'abord une communauté qui sait ce qu'elle accepte comme preuve, et c'est ce qui donne du poids à ce qu'elle affirme.
La spécialisation n'est pas non plus un caprice : la quantité de travail nécessaire pour atteindre la frontière d'un domaine a considérablement augmenté. Personne aujourd'hui ne peut être à la fois à jour en biologie moléculaire et en droit fiscal, non par paresse, mais parce que les deux exigent une vie entière.
Ce que cette histoire suggère
Trois choses, simples, et qui tiennent ensemble.
Les frontières sont des instruments. Elles ont été construites pour rendre possible un certain type de travail. Un instrument se juge à ce qu'il permet, et il peut être mal adapté à une tâche nouvelle sans cesser d'être bon pour les autres.
Elles ne recoupent pas les problèmes du monde. Rien ne garantit qu'un découpage inventé pour organiser la recherche corresponde au découpage des questions que la société pose. Le climat, l'école, la santé n'ont pas consulté les départements avant d'exister.
Ce n'est pas aux frontières de disparaître. L'interdisciplinarité qui se rêve sans discipline produit du commentaire, pas de la connaissance. Ce qui manque n'est pas la suppression des murs, ce sont des portes : des occasions ordinaires, à hauteur d'étudiant, de traverser sans tout quitter.
C'est une ambition beaucoup plus petite que réformer l'université, et c'est probablement la seule qui soit à notre portée.